Madame Figaro : Alcohol: When Sobriety Becomes Cool

Madame Figaro : Alcool : quand la sobriété devient tendance

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Hollywood dégrise...

À 83 ans, l’oscar du meilleur acteur pour The Father, de Florian Zeller, en 2021, est un des fers de lance, à Hollywood, des alcooliques de la vieille école, pour qui l’abstinence radicale est littéralement un art de vivre. Quand l’alcoolisme, maladie chronique et destructrice, est diagnostiqué, la sobriété totale est le seul remède préconisé. C’est le cas de Ben Affleck, dont les rechutes et retours en cure ont miné sa vie amoureuse et sa carrière pendant quinze ans, ou de Brad Pitt, qui a officiellement remercié son ami Bradley Cooper, sobre depuis seize ans, de l’avoir aidé à arrêter après «l’excès de trop» qui lui a coûté son mariage. «Je lui ai retiré son droit de boire: j’étais allé trop loin», a confié l’ex-époux d’Angelina Jolie, contraint, ad vitam, d’échanger les grands crus de leur vignoble de Miraval contre sa «nouvelle boisson préférée»: un mélange d’eau gazeuse et de jus de canneberge. Impérative pour les stars dont la dépendance est installée, la sobriété est aussi choisie de plus en plus «en pleine conscience» pour les autres… et les stars en témoignent.

En novembre dernier, la pop star Adele révélait à Oprah Winfrey avoir arrêté de boire après une période post-divorce où elle «a, à elle seule, maintenu l’industrie de l’alcool à flot». «La sobriété permet de mieux se connaître, de se recentrer. J’avais beaucoup de travail devant moi», expliquait la chanteuse. En décembre, l’ex-enfant star Drew Barrymore, ex-accro à la cocaïne, évoquait presque innocemment sa sobriété sur CBS.

La sobriété permet de mieux se connaître, de se recentrer.
ADELE

«Pas une goutte depuis deux ans et demi…. Boire ne m’a rendue bonne à rien»

Un étonnant «coming out» de sobriété pour une productrice de vins, Barrymore Wines, depuis 2012. «Une étape nécessaire d’honnêteté avec moi-même, pour ma santé mentale», précise-t-elle. Ne plus cacher sa lutte avec l’alcool, ou poser son verre quand on se sent glisser du côté obscur de l’addiction: dans les deux cas, «la parole s’est libérée», expliqueMarie-Dorée Delachair, psychothérapeute spécialisée dans les addictions, qui a soigné des stars au cours de ses treize ans de pratique à Los Angeles. «De moins en moins “anonymes”, les alcooliques sont plus visibles. La honte disparaît en mettant des mots sur ses maux. S’identifier comme “clean and sober” est en vogue», constate-t-elle.

À votre santé!

Cette Cette tendance se retrouve chez tous les buveurs, qu’ils soient occasionnels ou réguliers. Avec le Dry January, le défi de janvier sans alcool importé d’outre-Manche, la pause redéfinit la sobriété: elle devient cool, parce que choisie pour sa santé et celle de son porte-monnaie. Un défi, surtout en France où, après deux périodes anxiogènes marquées par des apéros Zoom festifs et des repas très arrosés, la consommation a augmenté de 17 %, selon une enquête BVA pour la Ligue contre le cancer. Et le binge-drinking fait toujours des ravages chez les 18-24 ans, dont 45 % dépassent la ligne rouge des 3 verres par jour. Pourtant, avant le confinement, parmi les buveurs réguliers (soit 9 Français sur 10), 19 % souhaitaient déjà y renoncer.

 
La motivation ne faiblit pas: pour le Dry January 2022, la Fédération française d’addictologie a salué une hausse de 30 % des inscriptions à des forums et des newsletters. Autre moteur, et non des moindres: la macro-tendance healthy portée par les réseaux et les médias, qui, elle aussi, incite à la modération sinon à l’abstinence, du moins ponctuelle. «En clair, je surfe sur cette tendance pour motiver mes patients», explique le Dr Fatma Bouvet de la Maisonneuve (1), psychiatre addictologue. «Les 16-17 ans sont à fond dans le mouvement bio et l’alimentation saine. Leurs parents se mettent au sport et boivent moins eux-mêmes», observe-t-elle.

L’abstinence sous pression

Le stigmate du «rabat-joie» abstinent en société semble s’estomper. «Dans un dîner, il est plus facile de refuser un verre en arguant qu’on est aussi attentif à son alimentation. Avant, on était “des brise-l’ambiance”», rappelle la spécialiste. Mais difficile de se limiter, de privilégier la sobriété dans un pays où la consommation est normalisée et l’abstinence suspecte…. Dans Tournée générale. La France et l’alcool (Éditions Flammarion), les journalistes Thomas Pitrel et Victor Le Grand soulignaient combien notre convivialité, ainsi qu’une part importante de notre économie, dépendent encore de l’alcool.

«Quand on fait la fête, quand on passe un bon moment ensemble: on boit. On n’est “exempté” de boire qu’en cas de maladie, de grossesse, ou pour des convictions religieuses. La pression, amicale et familiale, reste constante», constate Thomas Pitrel. Une norme insidieuse que la journaliste Claire Touzard dénonce dans Sans alcool (Éditions Flammarion), journal de son sevrage dans lequel elle explique comment, au pays de la gastronomie et des bonnes bouteilles, ne pas boire exclut parce que cela interroge celles et ceux qui continuent.

«Être sobre est beaucoup plus subversif qu’on ne le croit.»

La zone grise Au-delà du déjeuner du dimanche ou du verre entre amis, il y a les cocktails professionnels que l’on enchaîne et les verres pour décompresser le soir. L’alcool «médicament» console d’une mauvaise nouvelle, permet d’affronter les devoirs des enfants ou un dossier à finir tard. Et la bouteille de vin du dîner, entamée en cuisinant, est finie machinalement à 23 heures, devant une série… Ainsi, sans être estampillés addicts, nombre de consommateurs réguliers dépassent la limite maximale de 10 verres par semaine, selon Santé publique France, et se retrouvent dans ce que Stéphanie Braquehais appelle la «zone grise», à la frontière du «bon boire» et du trop boire.

Elle l’analyse dans Jour zéro (Éditions de L’Iconoclaste), un témoignage sur sa prise de conscience et sa démarche de sobriété radicale. «L’alcool était trop présent, sans que cela prenne une tournure dramatique, mais je ne savais pas toujours le gérer», explique cette ex-correspondante de RFI. Pour elle, s’abstenir du verre-béquille «implique de prendre conscience des injonctions silencieuses de la société. C’est un travail à faire sur soi, sur son rapport au monde.»

En pleine conscience

La même démarche –découvrir qui l’on devient quand on ne boit pas– a conduit une journaliste britannique installée à New York, Ruby Warrington (2), à explorer l’abstinence intermittente et ses bienfaits. Le mouvement #sobercurious est né de son livre du même nom, phénomène de la Quit Lit, tout un champ de développement personnel aux États-Unis et en Grande-Bretagne.

Depuis, les adeptes «sober-curious» ont envahi Instagram et Twitter, partageant des recettes de cocktails vierges, des slogans inspirants et des conseils de sobriété intermittente. Pour ces buveurs en pleine conscience, cette sobriété ponctuelle s’apparente au fait de tester le régime végane ou de s’essayer à un nouveau cours de yoga: une pratique bien-être… Réduire, dire «pause» ou «stop» à l’alcool: l’essentiel est de sortir du pilotage automatique de ses habitudes pour mieux apprécier les moments sans.

La sobriété digitale

Trouver des pairs sobres est motivant: plus de la moitié des 70 000 membres de Club Soda, vaste communauté numérique internationale, visent la modération, pas l’abstinence. Événements sociaux en ligne et en présentiel et programmes leur apprennent à réduire leurs habitudes de consommation. En croissance constante, le groupe suscite un intérêt accru de la part des 20-30 ans qui expriment des inquiétudes quant à l’impact de l’alcool sur leur santé mentale.

Réduire puis arrêter ou simplement ralentir avec le soutien d’un groupe déculpabilisant doublé de conseils d’experts, c’est aussi l’objet de programmes en ligne, comme jointempest.com. Les options de coaching digital pour la sobriété se multiplient: des applications (Try Dry, Sober and Calm, Stop Drinking, Stop Alcohol…) comptabilisent les verres, les jours mais aussi les heures d’abstinence, et «gamifient» le parcours en remplaçant la récompense du «buzz» alcoolique par des médailles virtuelles, le rappel des économies réalisées ou des bienfaits pour sa silhouette ou son sommeil. Être sobre n’a jamais été aussi fun, d’autant que l’offre de libations 0 %, ludiques et raffinées, aux goûts similaires à leurs versions alcoolisées, ne cesse de s’étoffer.

Les «sans alcool» people

Stars prescriptrices et entrepreneurs ne s’y trompent pas: Brad Pitt a cocréé Enroot, un thé pétillant fermenté. «Sobre toute sa vie», Blake Lively a lancé Betty Buzz, un soda pétillant hypocalorique qui peut être mélangé –ou pas!– à l’alcool de votre choix. La Californienne Katy Perry a concocté une ligne d’apéritifs aux extraits botaniques, De Soi, infusés d’adaptogènes comme le maca ou le champignon reishi, énergisants et relaxants.
Et la Française Constance Jablonski se rapproche du champagne avec French Bloom, un effervescent glamour qui coche toutes les cases des millennials: vegan, bio et sans alcool.

Les ventes de boissons à teneur réduite en alcool (5 % ou moins) et sans alcool ne cessent de croître depuis sept ans. Selon IWSR Drinks Market Analysis, spécialiste britannique, le marché devrait progresser de 30 % d’ici 2024, dopé par les bières et cidres sans alcool, 92 % de l’offre actuelle. «Depuis le déconfinement, à Paris, la carte des mocktails des mixologues s’est considérablement étoffée, et pas seulement dans les bars branchés», observe Fatma Bouvet de la Maisonneuve. Ce sont ses patients qui lui ont fait découvrir gueuledejoie.com, le premier site de vente en ligne dédié aux boissons sans alcool, vins et spiritueux. Aujourd’hui, le site propose deux cents références, dont Le Petit Béret (et ses vins 0 %), best-seller depuis le confinement. Désormais, celles et ceux qui ont soif de sobriété peuvent trinquer à la bonne santé d’un marché qu’ils ont contribué à créer…

L’ivresse d’être soi

Mais, peut-être, le vrai cadeau de l’abstinence réside-t-il dans l’empuissancement qu’elle procure. «Il arrive un moment où la sobriété, même au milieu de buveurs, n’est plus une punition mais un privilège. On se sent juste bien», promet Marie-Dorée Delachair. Portée par la montée en puissance de l’affirmation des identités, la néo-sobriété pousse «au courage d’être soi», à faire voler les injonctions et les étiquettes. Et à retrouver ou redécouvrir une «ivresse existentielle»: cette part en nous, force vitale et créative que l’on avait noyée, même partiellement et seulement par moments, dans l’alcool. Abstinence depuis le 31 août 2018, Stéphanie Braquehais éprouve cette impression de se retrouver. Elle se découvre «plus introvertie qu’elle ne l’imaginait quand elle buvait, plus attentive aux autres, dans la gentillesse». «Sobre, je suis moi. J’ai récupéré mon esprit. On se rend compte qu’on est très bien comme on est et qu’on n’a pas besoin de changer», assure-t-elle.

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